mercredi 21 mai 2008

Ambiance d'un lycée au petit matin...

Lorsqu'on est enseignant, contrairement à ce qui peut parfois se passer dans d'autres professions, la vie est remplie de nombreux petits rituels qui se répètent inlassablement, malgré des emplois du temps souvent variés et des journées jamais semblables.

Un professeur habitant la région parisienne consacre, comme c'est le cas de l'ensemble des Franciliens, un temps considérable à se transporter d'un point à un autre. C'est mon cas. Dans la plupart des cas, j'ai la joie d'emprunter trois modes de locomotion différents pour accéder à mon établissement scolaire. J'emprunte d'abord un bus, puis une rame de métro, et je termine par un petit trajet en tramway. J'ajoute à cela 10 minutes de marche à la fin du parcours. Ce parcours dure en moyenne 50 minutes et ne se déroule jamais de la même façon. Parfois, je rencontre des amis ou des collègues sur le chemin, et on papote. Parfois, je me plonge dans le journal du matin pour voir un peu ce qui se passe dans le monde. Parfois, je rive les écouteurs de mon ipod sur mes oreilles et je tente de me réveiller en écoutant de la musique, plus ou moins douce. Mais, tous les jours, dans tous les cas, à tous les coups, une sourde tension émerge. Lorsque le tramway stoppe à mon arrêt, cette tension commence à se manifester. Durant la marche qui mène jusqu'au lycée, elle est là, présente, et elle surgit réellement en passant devant les petits groupes d'élèves qui se pressent autour de la grille dès 8h00.

Arrivant en salle des profs, la tension nous accompagne toujours. Certains se ruent sur leurs cours, et se remémorent une dernière fois des séquences qu'ils connaissent déjà par coeur. D'autres se jettent sur la machine à café, qu'un collègue arrivé plus tôt que les autres a gentiment mise en route, et discutent de choses et d'autres autour de cet objet, presque un totem. Dans un coin, le représentant syndical tente de convaincre quelques collègues réticents de se joindre au prochain mouvement de grève, pendant que les retardataires râlent contre la photocopieuse, toujours bourrée au moment précis où on a besoin. Moi, j'évolue entre ces différentes catégories, indécis, mais la machine à café est souvent mon point de ralliement. L'heure tourne, impitoyable. Tous les profs présents, qu'ils soient jeunes débutants, confirmés ou à deux ans de la retraite, fixent leurs montres, et attendent que le moment arrive.

La cloche sonne. Toi, cher lecteur, qui a été à l'école il y a quelques années, tu imagines cette cloche agressive qui te faisait systématiquement sursauter. Eh non... L'école s'est humanisée. Maintenant, une sonnerie de type "gare" retentit. On s'attend à entendre une douce voix prononcer: "le train en partance pour Marseille se rangera voie B", mais non. Rien ne vient, on n'est pas sur le quai, et on sait tous qu'on doit y aller. Là, les groupes évoluent encore. Les profs angoissés courent vers le couloir menant aux salles de classe, et reviennent trente secondes plus tard, car, acte manqué par excellence, ils ont oublié leurs cours sur le coin d'une table. Un second groupe, plus calme, part environ deux minutes après la cloche. Quelques-uns continuent à siroter leurs cafés et attendent jusqu'à la seconde sonnerie, qui indique normalement que le cours doit commencer. Les fumeurs, qui stationnaient devant la grille de l'établissement pour se livrer à leur passion première, rentrent à leur tour dans l'établissement. Les retardataires, prof ou élève, toujours les mêmes, arrivent en courant deux minutes après la deuxième sonnerie, échevelés, et passent en trombe dans les couloirs, provoquant les mêmes sourires chez les enseignants et leurs élèves.

L'entrée dans le couloir marque le moment du trac ultime. Ça y est, je ne suis plus Mathieu L., je suis M. L., professeur d'histoire-géographie. Pendant quelques heures, je vais devoir jouer un rôle, celui de l'enseignant républicain. Je vais tenter de les intéresser à tous les sujets, même à ceux qui ne me passionnent pas. Je vais essayer de leur transmettre quelque chose. Je vais devoir leur dire d'arrêter de bavarder souvent, je vais devoir sévir parfois, et je vais, une fois de temps en temps, me mettre en colère. Ces images me traversent l'esprit pendant que je progresse vers ma salle de cours. Lorsque j'arrive devant elle, une partie de ma classe est déjà là. Les élèves sont tout aussi tendus que moi. Je leur ouvre la porte, je les regarde entrer en les saluant et je me demande dans quel état ils sont ce matin: ont-ils bien dormi? Vont-ils être disponibles, réceptifs ou incapable de se concentrer? Ont-ils vécu des choses depuis hier soir qui pourraient les perturber dans leurs apprentissages? Certains disent bonjour, d'autres sourient seulement, quelques-uns baissent les yeux et ne me regardent pas; juste un petit "...'jour" peine à se glisser entre leurs lèvres.

J'entre le dernier, pendant qu'ils déballent, plus ou moins vite, leurs affaires. Je vérifie les présents, puis j'attends le silence complet, qui, s'il vient vite, est un signe de journée studieuse, et, s'il ne vient pas, est un signe de fatigue extrême et de maux de tête en fin de journée. Là, il y a toujours un moment de flottement; un ange passe. Les élèves me regardent, stressés et se demandant ce que j'ai bien pu leur préparer. Je les regarde, rongé par le trac, en me demandant ce qui va bien pouvoir arriver aujourd'hui qui fera vaciller la belle mécanique que j'ai mise au point. Et, là, je commence la journée par ces mots simples: "Bonjour à tous, j'espère que vous allez bien".

En une seconde, toute la tension s'évacue, et on y va.

22 commentaires:

  1. Salut cela fait deux ans que j'ai quitté le lycée . Les professeurs pour moi je ne les voyait pas si stréssé au contraire il riait faisait des blagues mêmes si parfois il y avait des tensions entre professeurs. Sofiane K.

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  2. Je ne t'imaginais pas stressé mon vieux, j'idéalise probablement mon unique ami prof.

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  3. Je me suis toujours dit que le boulot de prof avait un lien avec le monde du spectacle vivant (dans sa noble expression...), faut croire que j'avais vu juste !!

    Profs, musiciens, comédiens, danseurs, même combat !!!!!!

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  4. En tout cas joliment écrit, très agréable à lire.

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  5. Dis donc frérot, fais attention, tu te mettrais presque à faire de la littérature ! ;-) J'ai tout lu d'un bloc, beaucoup aimé... Les profs sont donc des humains ? Hihihi

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  6. Et bien, je n'imaginais pas les coulisses du cours d'histoire géo du lundi matin ainsi! En même temps, vous êtes humain tout comme nous le sommes. C'est juste que vous dégagiez une assurance qui nous mettait en confiance...vous nous auriez dit que the Cuban crisis a eu lieu en Autriche et on aurait cru! Moi, j'adorais ce cours et aujourd'hui je me contente de ce blog dans lequel j'apprend un tas de chose encore. On dit que dans notre scolarité un prof nous marque...j'ajouterai seulement merci!

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  7. Je ne sais qui vous êtes mais merci pour le compliment.

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  8. Ah, j'avais oublié de préciser que c'était moi...bon courage pour la suite, l'année n'est plus bien longue!

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  9. Ah, c'était donc vous... Je vois que toute la Tle S1 de l'an dernier est au courant. Je félicite en tout cas Avogadro de m'avoir trouvé...

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  10. Il n'y a pas que la terminale S1 de l'année dernière que vous ayez marqué...
    Même si je n'ai jamais été un grand admirateur d'histoire géo, je garde de très bons souvenirs de vos cours qui étaient bien plus agréables que d'autres :D
    Signé : Un TS2 d'il y a déjà un petit moment :))

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  11. @ Alain T. : merci pour ces compliments. Cela fait toujours chaud au cœur.

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  12. ben dis moi Mathieu, j'essayerai de faire un peu de psycho la prochaine fois que l'on se verra le matin à 8h car là tu m'angoisses, je ne te voyais pas aussi stressé le matin... c'est sur que l'on se demande toujours comment ça va se passer, mais vu comment tu as dépeint le tableau tu es bon pour une crise cardiaque...
    Je t'observerai promis...

    Julien L. qui n'enseigne pas l'histoire

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  13. @ Julien L. : bon, c'est un peu romancé... mais il est vrai que je suis toujours un peu stressé au lycée. Pas toi ? Cela passe vite, dès que je commence à parler aux élèves en fait.

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  14. Effectivement, cette tension est très bien décrite. Au début, on se dit que c'est parce qu'on n'a pas assez de bouteille, parce que la classe qu'on va voir est difficile etc. Et les années passent, les classes défilent et on l'a toujours.

    Comme le trac pour les acteurs j'imagine.

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  15. @ Etiam : Les vieux collègues me confirment que cela ne passe jamais.

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  16. Je tombe sur ce blog par hasard. TRES bien écrit, merci, ça m'a ramené des souvenirs

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  17. @ Anonyme : merci pour le compliment.

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  18. c'est bien écrit et c'est une réalité que je connais moi-même ds le 1er degré!
    LN.

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  19. J'ai beaucoup aimé lire ce post ... Surprise également , moi qui pensais que vous étiez une personne très à l'aise .
    En tout cas j'aimais beaucoup vos cours et ils m'ont servi quand j'ai repassé mon bac en candidat libre.

    Bon courage
    Alexandra.

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  20. @ Alexandra : si vous lisez le dernier paragraphe, vous comprendrez...

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  21. Ce commentaire a été supprimé par son auteur.

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