Il y a des moments, chers lecteurs, où l'absurdité de la vie vous rattrape. Chaque jour, nous vivons nos existences un peu comme des zombies. Tous, nous savons que la vie a un début et une fin, qu'il n'y a potentiellement rien après, mais nous nous obstinons à mener des existences qui sont censées avoir un sens. Cet aveuglement permanent est, quand on y réfléchit, sans doute le signe d'une volonté de nier la réalité des choses, et d'essayer de survivre, quand même, d'une manière un peu insouciante.
Et puis, parfois, sans qu'on le veuille vraiment, brusquement, la réalité vous rattrape. Cela m'est arrivé aujourd'hui.
Cette année, j'ai la chance d'enseigner une discipline où je suis un tandem avec un professeur d'une autre discipline. Ces expériences pédagogiques sont passionnantes et me démontrent chaque jour qu'il est encore plus enrichissant pour les élèves de jouir du fonctionnement de deux cerveaux en simultané, qui résonnent, raisonnent et s'activent en même temps pour tenter de leur faire apprendre des trucs.
Durant l'une de nos heures de cours, nous avons piqué une colère, et une grosse. Nos élèves ne bossaient pas. C'était vendredi, beaucoup étaient fatigués par les fêtes de la semaine, et cela fait quatre semaines qu'ils bossent : ils commencent à peiner. Alors, j'ai fait mon show du prof en colère, un peu déçu et désabusé, qui aligne les élèves paresseux. Je suis assez bon à ce petit jeu-là, mais ça m'épuise terriblement. Je les ai serinés pendant quelques minutes, et ma collègue a alors pris le relais.
C'est alors que cela a surgi. Je m'appuyais sur le bureau pendant que ma collègue s'énervait sur eux. Une colère d'un prof est déjà impressionnante, mais quand deux s'y mettent, c'est d'autant plus dur. Je regardais leurs visages tendus, baissés, certains qui exprimaient de la révolte, d'autres de la culpabilité, quelques-uns de l'indifférence. Et là, j'ai été pris par l'absurde. Je me suis rappelé qu'il y avait une fin, et que les souffrances infligées à ces gamins n'avaient pas vraiment de sens, que tout allait finir un jour, et qu'on ferait mieux d'aller voir ailleurs si l'herbe est plus verte. La mélancolie m'a saisi, pendant quelques secondes à peine, me laissant dans un drôle d'état.
L'engueulade s'est terminée, et nous avons repris le travail. J'ai mis un petit moment à remettre le voile de l'hypocrisie sur la réalité. Encore maintenant, l'image de la logique de la vie me traverse . Sans doute, demain, il n'y paraîtra plus, et, pendant quelques jours, semaines ou mois, n'y penserai-je plus, continuant à former ces jeunes pour qu'ils utilisent au mieux leurs cerveaux dans le futur.
Plus je vieillis, plus les moments où l'absurdité de la vie ressurgit sont fréquents. Je suppose que le poids des ans, les expériences et les deuils l'imposent. Dans ces instants, je me dis que les écrits de ce blog sont tout aussi vains que le reste. Et puis, je me reprends, et je repars.
Mais quand même, cher lecteur, toute cette vie, c'est absurde, non ?