mardi 23 février 2010

L’évolution des relations sociales : du rien vers le presque rien.

En France, les relations sociales n'ont jamais été faciles. Notre structure de décision est relativement simple, pourtant. Qu'on soit dans le public ou dans le privé, en général, le patron prend une décision et l'impose aux salariés. Si la décision passe, tant mieux. Si elle ne passe pas, les syndicats provoquent un conflit social, qui aboutit à des négociations qui se soldent par une victoire d'un des deux côtés. Ce système avait l'avantage de permettre à un camp de s'imposer, et avait le désavantage de tendre sensiblement les relations au travail.

Or, ces dernières années, un autre système s'est progressivement mis en place : la concertation. Qu'est-ce que c'est ? Un employeur, quel qu'il soit (mais on peut aussi être face à un homme politique), met en avant un problème et présente déjà un ensemble de pistes. Ensuite, il reçoit les syndicats et écoute attentivement leurs opinions. Les syndicalistes se sentent écoutés et compris. Ce processus d'écoute dure un temps relativement limité. Ensuite, le patron annonce des mesures qui correspondent exactement à sa vision des choses, en y ajoutant une ou deux réflexions syndicales, mais rien qui ne modifie l'objectif originel. Là, les syndicats, outrés de s'être faits manipuler ainsi, déclenchent un mouvement social, mais ils se font immédiatement flinguer par le patron qui les accuse de conservatisme, alors qu'il a pris en compte une ou deux de leurs propositions. Rapidement, l'épreuve de force échoue. L'employeur a ainsi, par cet artifice, éviter la négociation qui consiste à faire des concessions et à aboutir à une décision commune.

Cette méthode s'est largement étendue à la sphère politique. C'est ainsi que Luc Chatel a procédé avec la réforme des lycées. C'est ainsi que Nicolas Sarkozy se propose de réformer les retraites. C'est ainsi que Michèle Alliot-Marie veut manœuvrer avec sa réforme de la justice.

Ce système est d'autant plus avantageux que les syndicats ne peuvent bouder la concertation elle-même sans prendre le risque d'apparaître comme ceux qui refusent le dialogue.

En clair, d'une logique autoritaire et conflictuelle, on est passé à une fausse démocratie sociale tout aussi autoritaire, mais dans laquelle des syndicats affaiblis ne peuvent plus vraiment s'imposer, même s'ils sont soutenus par la base.

On est passé du rien au presque rien. Il serait temps de réfléchir là-dessus : pourquoi les organisations représentatives n'indiquent-elles pas qu'elles ne participeront qu'à des négociations, et pas à de vagues concertations ?

10 commentaires:

  1. Ca va commencer je crois, ce refus.
    Chez nous (administration du travail censée être en pointe sur les questions sociales ...), il y a des réunions de "dialogue social" : en fait de dialogue, c'est une délivrance d'informations ennuyeuses, que l'on connait souvent par ailleurs, qui abrutit le syndicaliste moyen qui n'ose pas dire qu'on lui fait perdre son temps.
    Quand je dis : il vaudrait mieux concentrer nos forces ailleurs (faire plus d'AG par exemple ...), on me répond, "non, on ne boycotte pas comme ça, après l'administration va nous le retourner comme argument, on n'avait qu'à être là etc".
    Si bien que les (rares) militants sont occupés et débordés par la multiplicité des lieux de "dialogue social" ...

    Ton billet est très pertinent (et même très impertinent !).

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  2. Manque d'habilité négociatrice des syndicats qui se font berner? La concertation me paraît une bonne chose, reste maintenant aux parties à éviter de se faire avoir. Si on peut régler les problèmes avant un conflit, c'est plutôt pas mal, non?

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  3. @ Audine : merci pour le compliment. Il me semble que les syndicalistes perdent beaucoup à traîner dans ces instances sans efficacité et à ne pas être auprès des salariés pour maintenir le lien. Encore un autre piège.

    @ Manuel : on ne gère pas les conflits, on les désamorce en faisant penser qu'il y a des trucs à discuter. Le seul vrai moyen de les éviter, c'est la négociation.

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  4. Ben c'est ce que je dis, on negocie pour regler les problemes avant un conflit, et si les syndicats se font avoir, ils n'ont a s'en prendre qu'a eux memes.

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  5. @ Manuel : oui, mais la concertation n'est pas une négociation. Une négociation fonctionne de la manière suivante :

    1) Il y a un problème.
    2) Les syndicats et l'employeur se réunissent pour discuter du problème.
    3) On élabore un texte commun qui fait accord et qui propose des solutions.
    4) les parties le signent.
    5) L'employeur applique.

    Dans une concertation, pas d'accord, donc pas de pouvoir.

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  6. La concertation fonctionne parfaitement en Allemagne depuis de très longues années. Un des pays d'europe où il y a le moins de grèves. Lorsqu'il y a une grève ( le cas en ce moment chez Lufthansa ) c'est qu'il a fallu que le processus dérape ce qui est très rare.
    C'est aussi ds ce pays que le syndicalisme est le plus puissant et le nombre de syndiqués le plus élevé. Patronnat et syndicats ont compris là bas depuis belle lurette que les conflits ne servaient pas a grand chose. En France... pfff,l'action syndicale... à désespérer ! Tiens, par ex, regarde tes articles, la moitie ne parlent que de journées d'action, de grèves... etc
    L'action syndicale (comprendre ici, conflits et grèves ) est un luxe que nous ne pouvons nous payer en temps de crise, la concertation devrait primer avnt tte chose

    cordialement,

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  7. @ Corto74 : en Allemagne, on ne se concerte pas, on négocie. D'autre part, je te rassure de suite : les employeurs adorent le système syndical français, totalement inefficace à construire un rapport de force cohérent. Enfin, faut arrêter avec cette histoire de crise : les plus grands mouvements sociaux ont eu lieu durant des crises économiques dans le passé et ont apporté des évolutions importantes (1848, 1871, 1919, 1936, 1947, 1995). Seul Mai 68 reste une exception récente.

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  8. On joue sur le mots là, concertation, négociation, du moment qu'elles ont lieu avant qu'un conflit n'éclate et entraîne des journées de grève, c'est positif. Charge maintenant aux syndicats de savoir négocier habilement, avec en épée de damoclès, la grève.

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  9. @ Manuel : je ne joue pas sur les mots : ils ont deux sens différents. La grève n'a un sens que si des négociations sont possibles derrière. Or, les employeurs se cachent derrière la concertation.

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