vendredi 25 juillet 2008

L'armée aménage-t-elle le territoire ? Une vraie question de politique, je trouve.

Ce matin, en émergeant de ma nuit douce et réparatrice, j'ai décidé d'allumer mon poste de radio et de me brancher sur France Inter. Je tombe sur une interview d'Hervé Morin, ministre de la défense, qui défendait sa nouvelle carte militaire. Bon, je sais ce que tu vas me dire, lecteur auditeur : "quoi, tu te réveilles à 8h20 ???" Ben oui, en ce moment, je suis dans mes longues vacances de privilégié. Tu aurais plutôt dû me dire, avec un air surpris et amusé : "Oh, 8h20, mais tu étais déjà debout ?" Ah, c'est cela que tu as pensé, d'accord...


Hervé Morin fut assez attaqué par Thierry Steiner (le journaliste présent) sur les choix de la disposition des régiments. Il a répondu en disant la chose suivante : "l'armée n'a pas à assurer l'aménagement du territoire." En entendant cela, je suis tombé du lit. Immédiatement, je me suis levé, ait bousculé ma conjointe qui était en train de prendre son petit déjeuner, me suis jeté sur mon ordinateur et ai trouvé que c'était François Fillon qui avait commis cette belle idée.


Mon sang de professeur de géographie n'a fait qu'un tour. Je suis entièrement d'accord avec le fait que l'armée n'est pas faite pour faire de la redistribution de richesses et de l'aménagement du territoire, mais pour nous défendre contre des agressions extérieures. Cependant, même sans le vouloir, elle alimente des territoires. Évidemment, cela dépend de l'endroit où on se trouve. Si on retire un régiment de la région parisienne, cela ne modifiera en rien l'économie locale. Par contre, dans une ville comme Chaumont ou un village comme Sourdun (77), les impacts sont énormes. Un régiment qui s'installe marque d'abord l'activité d'une région. On mobilise des terrains souvent agricoles, on construit des routes pour faire passer le matériel, des logements pour les soldats, des équipements sur des terrains, parfois en concurrence avec des activités plus traditionnelles présentes auparavant. Souviens-toi, cher lecteur, des luttes des paysans du Larzac pour empêcher l'extension du camp militaire et conserver l'élevage de brebis.


Ensuite, la présence des militaires entraîne des créations d'emplois (restauration, loisirs, cinémas, services divers, banques, assurances, petits commerces) et oblige à l'installation de services publics (poste, réseaux de télécommunication, système éducatif...). Pour une petite ville, c'est indispensable, surtout dans l'Est où les mines et les industries ont fermé et que rien ne les a remplacées. L'armée est donc un facteur d'aménagement du territoire, et la preuve, c'est qu'Hervé Morin annonce la création d'un fond d'un milliard d'euros pour aider ces villes et villages à se relancer. Cela ressemblerait pas à de l'aménagement du territoire, ça ?


Alors, comment comprendre cette réforme de l'armée ? J'ai trouvé, sur le site du Monde, une interview du général Jean-Vincent Brisset, qui donne des explications sur la nouvelle carte, bien plus convaincante que celle de Morin, qui semblait découvrir ce matin en même temps que Steiner la localisation d'une partie des sites qu'il évoquait. La logique serait la suivante : diminuer les effectifs de l'armée de terre car on n'est plus dans un cadre de guerre en Europe mais partout dans le monde, compenser par la marine et l'armée de l'air, renvoyer les fonds dégagés par les suppressions de postes vers le matériel pour éviter qu'une grande partie des véhicules soit inutilisable comme aujourd'hui.
C'est vrai qu'on est plus au XIXe siècle. Il est peu probable que l'Allemagne nous attaque demain ou que nous ayons à préparer une guerre contre le Royaume-Uni. Par contre, l'Europe reste une zone dangereuse sur certains aspects, à l'Est en particulier. Toute l'ancienne URSS mérite que l'on s'y intéresse au plan stratégique. De même, il est bon de pouvoir se projeter efficacement à l'extérieur : quelques dictateurs africains ont toujours besoin de notre soutien. L'idée des pôles de projection est donc cohérente, même si je ne pense pas que le fait de mettre un régiment à Istres plutôt qu'à Chaumont raccourcisse le voyage vers l'Afghanistan.


Mais bon, ces arguments peuvent sembler tout à fait acceptables, mais confirment une chose simple : comme les moyens financiers sont manquants, on en récupère sur la masse salariale plutôt que de lutter contre la dette et pour une stabilisation des recettes. Comme l'Education, comme l'hôpital, comme la police, l'armée s'adapte à un budget de pénurie. Le vrai fond du problème est là. D'ailleurs, Brisset évoque bien cette question quand il dit sur ces futurs pôles; "autant les mettre là où on a des facilités préexistantes, comme les ports méditerranéens, celui de Bordeaux ou les grands terrains d'aviation comme Istres." Cela signifie aussi une seule chose : on ne construira pas mais on s'appuiera sur l'existant. Pas de relance par la construction donc...


Tout cela me surprend. La droite républicaine en France a toujours été très protectrice avec son armée, et ce même dans les phases de rigueur budgétaire. La réadaptation aurait pu se faire plus facilement avec des budgets plus importants. Au total, la grande muette paie l'incurie de la gestion des finances publiques. Là est la vraie question de politique, je trouve.

4 commentaires:

  1. charlatan crépusculaire25 juillet 2008 à 16:54

    Je suis d'accord que l'objectif principal des implantations de l'armée est la défense nationale. Mais si aucun des services publics ou des corps d'état n'a pour objectif l'aménagement du territoire, on voit mal comment l'état peut prétendre avoir une politique dans ce sens. On est bien loin des politiques de décentralisation dans lesquelles les administrations servaient de fer de lance.
    De plus, en terme d'employeur, l'état se comporte en irresponsable.
    Que dirait-on si Renault décidait de fermer 20% de ses usines pour les regrouper ?
    Sans compter que les fermetures de casernes vont laisser sur le carreau lesSarko n'aime pas l'armée, on le savait déjà.

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  2. Mathieu, j'ai du mal à comprendre ton argument : "comme les moyens financiers sont manquants, on en récupère sur la masse salariale plutôt que de lutter contre la dette et pour une stabilisation des recettes."
    Diminuer la masse salariale, si bien sûr cela se justifie et est fait de façon intelligente, n'est-ce pas une façon de réduire les dépenses, et donc de lutter contre la dette?

    Bon, en l'occurrence il me semble que les économies effectuées vont être réinjectées dans l'armée, mais pour le matériel, le renseignement,etc
    Cela correspond donc principalement à une modification des priorités et une réallocation des ressources, associées à un effort de rationalisation. Le saupoudrage des forces militaires sur le territoire ne se justifie plus, tandis que rassembler plus d'hommes au même endroit permettra d'effectuer des économies d'échelle (administration, locaux,...) et de mettre en place des synergies.
    Par ailleurs, si mes souvenirs sont bons, le but est également de rééquilibrer le rapport militaires "de support administratif"/militaires de terrain (qui serait supérieur par exemple à celui de l'armée britannique).
    En tout cas ce que j'en ai compris c'est qu'il s'agit de moderniser l'armée, y compris en engageant des investissements supplémentaires dans des secteurs clés (renseignement, humain et technologique) sans pour autant avoir besoin d'acroitre un budget déjà serré. Maintenant certains critiques le choix qui est fait d'abandonner une partie des capacités d'interventions de la France au profits d'autres secteurs de guerre "non conventionnelle" (lutte contre le terrorisme,etc).
    Ce qui acte le déclin de la France en terme de puissance armée, n'ayant plus les moyens de son ambition : et là clairement, ton avant-dernière phrase me parait on ne peut plus juste. J'espère que les choix pris s'avèreront être les bons...

    En tout cas je plains franchement les petites communes qui, pour certaines, vont voir près d'un tiers de leur population (militaires + familles) s'en aller...

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  3. Il me paraît légitime que l'armée participe à l'effort global de réduction de la dépense publique, et le gouvernement se privera d'autant moins de la mettre à contribution que
    1) l'argument "la menace a changé" est imparable
    2) les militaires sont les agents de l'Etat les plus disciplinés et on peut donc les déplacer géographiquement, changer leur affectation ou réduire leur nombre sans courir d'autre risque que celui d'articles anonymes dans les grands quotidiens nationaux et d'une vague grogne d'élus locaux. Le redéploiement des moyens, s'il est effectué avec intelligence, aura pour conséquence finale une meilleure protection de notre pays : nous disposerons de moins de chars (inutiles) et de missiles balistiques (seulement utiles pour la dissuasion), mais nous aurons plus d'avions, de navires en état de marche et d'espions. A part les maires de Chaumont et de Dieuze, qui peut s'en plaindre ? Je vous ai peut-être mal compris mais je suis assez surpris que vous plaidiez entre les lignes pour que l'armée participe, non seulement à l'aménagement du territoire, mais aussi à la relance de l'économie par des investissements structurels tels que la construction de nouvelles bases. Même si on sait que la croissance américaine est en grande partie basée sur des dépenses de cette nature, je ne pense vraiment pas que le schéma soit transposable à un pays moyen comme la France.

    En ce qui concerne d'ailleurs cette question de l'aménagement du territoire, je crois que le gouvernement, dont la composante libérale est forte, est tout bonnement en train de laisser tomber ce concept, ou de le redéfinir sur des bases nettement différentes de celles qui ont prévalu en France jusqu'à il y a peu. L'inégale répartition sur notre territoire de la population et des activités, notamment économiques, sont toujours présentés comme un problème -il n'y a qu'à regarder nos manuels d'histoire-géo pour le vérifier. Le président Sarkozy, je pense, n'y voit qu'un fait, un donné qu'il serait difficile, coûteux et au fond totalement inutile de chercher à modifier. Les Ardennes se vident. La Creuse est un désert humain. Et alors ? Ces espaces n'ont été peuplés autrefois qu'à la faveur de circonstances qui ont aujourd'hui disparu sans aucun espoir de retour. Il est normal qu'elles soient très peu peuplées ; elles sont vouées, dans l'avenir, à un rôle exclusivement récréatif, et la seule question qui vaille est de savoir comment gérer au mieux l'extinction du peuplement résiduel dans ces espaces. Cette vision n'a, à mon sens, rien de choquant ; elle a le mérite de rompre avec une vision du "territoire" pétrifiée par les références historiques et les a priori culturels. Avec la réforme Morin, on en est à mon avis aux prémisses d'une politique de contre-aménagement du territoire où les casernes, pour toutes les raisons que vous avez dites, jouent et joueront un rôle important.

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  4. Bonjour à tous,

    @ CC : D'accord avec toi. Juste que, même si Sarko n'aime peut-être pas l'armée (en es-tu sûr ?), les membres de l'UMP ont souvent été derrière elle, et l'UMP avait dénoncé les réductions de budget dont elle avait fait l'objet sous le gouvernement Jospin.

    @ Elyas : Concernant la masse salariale, il s'agit en effet d'un moyen de réduction de dépense de l'Etat. Mais attention : la fonction publique ne vise pas à faire des bénéfices, mais à réaliser des missions, souvent dévorantes en personnels. Il faut donc prendre en considération les dépenses comme des moyens de réaliser sa mission. J'entends parfaitement les arguments qui induisent que notre armée n'est plus adaptée aux situations actuelles, et qu'il faut la changer.

    Cependant, je connais bien ce discours dans l'Education. Il s'agit en fait de réduire les coûts, de quelque manière que ce soit. S'il y a bien des investissements derrière, pourquoi pas. J'attends de les voir venir. Dans l'Education, l'Etat supprime des postes depuis 2003 (on est est à 30 000 postes supprimés) et l'on devait aboutir à des hausses de salaires et à des investissements. Tout cela n'existe pas actuellement. Ayant l'habitude de ce type de déclaration dans cette majorité, je ne fais que me prémunir de déconvenues futures. Lorsque l'armée aura remis son matériel en route avec ces suppressions de postes, je te dirai que Morin disait la vérité.

    @ Devine : je conteste l'idée maintenant admise en permanence qu'il faut réduire les finances publiques. Ca, c'est de l'idéologie. Pour moi, il faut réduire quand la dépense n'est pas nécessaire, et augmenter quand il y a besoin.

    Or, ce que nous montrent chaque jour les grandes puissances, c'est que l'armée d'aujourd'hui coûte chère, quoiqu'on en dise. Je ne vois pas comment on peut faire mieux en réduisant drastiquement les budgets. Comme je le disais plus haut, j'attends de voir les investissement réellement, car dans l'Education, on les attend toujours, alors qu'ils ont été maintes fois promis.

    Concernant la relance de la croissance par la relance économique, oui, j'y crois. Cela a bien marché dans le passé, y a pas de raison que cela ne soit plus efficace maintenant.

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