dimanche 6 juillet 2008

Tentons de définir quelques idées simples sur l'immigration (3ème partie).

Avant d'aborder les problèmes que pourraient poser l'immigration, il faut aborder une question qui est à mon avis totalement fondamentale : la question de l'impact économique de l'immigration.


Ce problème n'est pas nouveau dans le champ politique français. Dès les années 1970, le gouvernement Barre, au démarrage de la crise économique, avait proposé le "million des immigrés", qui offrait un pécule à un immigré souhaitant retourner s'installer dans son pays d'origine. Cette mesure avait été justifiée par la brusque montée du chômage au moment des chocs pétroliers. Il s'agit d'ailleurs, quand on y pense, d'un mode de raisonnement que je trouve, cher lecteur, vraiment discutable : pour éliminer le chômage, ce type de mesure vise simplement à réduire le nombre de membres de la population... Ce type de raisonnement s'est répandu à grande échelle lorsque Jean-Marie le Pen a diffusé ses grands slogans des années 1980, et en particulier cette idée qu'il suffirait de renvoyer les étrangers chez eux pour que le chômage disparaisse de lui-même. Heureusement, il semble bien que nos politiciens aient abandonné ces modes de pensée, quoique... Les expulsions n'ont jamais été aussi nombreuses qu'aujourd'hui.


Là, je vais te tenir un raisonnement totalement différent. Il y a une phrase de Jean Bodin que j'aime particulièrement, publiée dès 1577, et que je vais te citer de suite : "Il ne faut jamais craindre qu'il y ait trop de sujets, trop de citoyens vu qu'il n'y a de richesse, ni force que d'hommes [...]." Ce concept est pour moi un aspect fondamental de la pensée économique. L'homme est à la fois le facteur de la richesse et la finalité de cette richesse. La baisse de la population, historiquement, n'a jamais permis l'enrichissement, et toutes les périodes de croissance se sont accompagnées d'une hausse démographique parfois considérable (n'oublie pas, cher lecteur, le baby-boom des Trente Glorieuses, accompagné d'une immigration très forte). Avoir une croissance démographique réelle est à la fois un facteur d'innovation, de profit et d'enrichissement. Elle entretient aussi les systèmes sociaux. Enfin, elle est un facteur de consommation, ce qui entretient aussi la croissance. On arrive donc à un paradoxe fort : alors que la France rentrait en crise économique, nous nous sommes mis à développer des idées visant à limiter une partie non négligeable de notre croissance démographique, et donc économique. Parfois, alors que la droite libérale dit sans arrêt que le gâteau est extensible autant que l'on veut, elle adopte des démarches qui tendent à montrer que le gâteau est limité, et qu'il faut le partager...


Les anti-immigrations trépignent déjà en lisant ce papier. Je sais déjà ce que vous allez m'asséner, chers lecteurs : "on n'a qu'à faire plus de mômes, et on aura pas besoin des immigrés !" Mais pourquoi pas, cher lecteur, pourquoi pas. Et je te signale que nous le faisons déjà. La France produit aujourd'hui 20% des enfants de l'UE !!! Mais oui, c'est un chiffre énorme, et contrairement à ce que l'on dit souvent, il ne vient pas que des immigrés, car la grande vague de l'immigration est bien loin dans le passé, et les descendants ont maintenant des pratiques démographiques quasiment équivalentes à celles des Français dit "de souche". Grâce à cette croissance, nous serons 73 millions en 2050 alors que la plupart des pays d'Europe, pourtant confrontés aussi à l'immigration, auront perdu des habitants.


Je te signale aussi, cher lecteur soucieux, que, sur cette question, je reçois un soutien de poids : le MEDEF !!! Bon, ne t'inquiètes pas, le MEDEF n'a pas viré à gauche et je n'ai pas viré à droite. Le syndicat patronal s'inquiète seulement du grand nombre d'emplois inoccupés (700 000 ETP selon l'INSEE, encore elle) en France et des risques de manque de financement pour les systèmes de solidarité. J'ai les mêmes inquiétudes malgré tout, en y ajoutant le problème que je suis contre le contrôle des frontières, et que je pense que la liberté de circulation doit être âprement défendue.


Malgré tout, il reste un argument fort pour justifier que l'immigration pose un problème économique : c'est la question de la proportion des immigrés qui sont au chômage. Là, je dois te répondre en divisant le problème en deux parties :
  • Concernant les migrants récents, c'est finalement assez normal, puisque la plupart sont peu qualifiés, alors que notre économie est très productive et qualifiée. En plus, ils connaissent la concurrence des sans-papiers, qui ont l'avantage de pouvoir être librement exploités pour des tâches équivalentes. Cela explique sans doute que les immigrés arrivés légalement rencontrent plus de difficultés à travailler. J'en reparlerai dans un futur billet sur l'immigration actuelle.
  • Concernant les immigrés d'ancienne génération, souvent devenus français, le problème me semble tout autre. Ces jeunes vont à l'école comme les autres, et reçoivent la même formation, qui fait pourtant des salariés français des travailleurs parmi les plus productifs du monde. Ils réussissent moins dans le système scolaire, et sont plus au chômage par la suite. C'est totalement anormal économiquement parlant : leur chômage devrait être le même que celui du reste de la population, et non pas être 15% plus fort !!! Là, pour moi, c'est là que la discrimination inhérente à notre société est visible, et qu'elle doit être combattue. C'est aussi là que transparaît les difficultés que connaissent eux-mêmes les descendants d'immigrés, qu'ils soient français ou non. J'en reparlerai aussi prochainement.



Donc, au niveau économique, il n'y a rien qui justifie que l'immigration soit nuisible. Elle est simplement un facteur supplémentaire de croissance. La situation actuelle des immigrés vient plutôt d'un manque de qualifications et des discriminations et conflits que connaît, malgré tout, la société française. On est donc face à un problème qui est, à mon avis, éminemment politique et culturel. C'est sur cet angle-là que j'aborderai mes deux prochains billets.



En attendant, cher lecteur, place au débat !

11 commentaires:

  1. Je ne vais donner mon avis que sur le dernier point que tu as évoqué.
    Je ne saurais expliquer l'échec scolaire des immigrés de seconde génération mieux que toi, par contre pour ce qui est de l'échec dans le monde professionnel, j'ai ma petite idée.
    Je me suis aperçu qu'en France, il y a une tendance à toujours dramatiser la situation et à se croire condamné à l'échec.
    J'ai le souvenir de discours fatalistes lors de ma période lycéenne dûs au chômage,et j'avais moi-même l'impression que ma vie professionnelle serait dure et mon porte feuille inexorablement mince.
    A l'étranger, je n'ai pas du tout perçu ça, et bien vécu.
    On aime à pleurer dans notre beau pays, et je suis persuadé qu'il existe un fatalisme chez les enfants d'immigrés (fortement lié à leur couleur de peau) qui nuit énormément à leur réussite.
    Ce fatalisme est certainement grandement dû à une attitude "raciste" de certains employeurs, mais une prise conscience de cette jeunesse que malgré les médias, et malgré les apparences, il y a une possibilité de réussite. Pleurer sur son sort n'arrangera rien.
    Comme j'en ai déjà parlé, je pense qu'il faut réorganiser le système d'orientation des élèves en fin de collège et valoriser certains métiers manuels, fortement demandés mais très dévalorisés.
    cela ne règlera pas tout, mais je n'ai pas de solution pour changer la mentalité des gens...
    On aime se plaindre en France, à tous les niveaux, on se révolte, on tue notre roi, on est assez spécial comme peuple.

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  2. Salut,

    Etonné que tu ne réagisses pas aux autres arguments. Indifférence, accord ou opposition telle que tu ne souhaites même pas réagir?

    Pour ta réflexion, je suis d'accord avec toi, et je développerai cela dans un de mes deux prochains billets. J'appelle cela l'esprit colonial.

    A bientôt,

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  5. Ok.

    J'ai supprimé la répétition.

    A+

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  6. Bien le bonsoir

    Déjà, je suis complètement d'accord avec Manuel. C'est d'ailleurs pour cela que je suis totalement pour les initiatives qui visent à faire visiter des écoles de commerce ou d'ingénieur à des jeunes "défavorisés", à faire venir des profs de classe prépa dans des lycées "difficiles"...Il faut absolument étendre ce genre d'action, afin de changer la mentalité défaitiste de certains, et ainsi abattre les barrières que beaucoup se posent tout seul ou sous la pression de la société. C'est un peu le même problème qu'avec les femmes, qui bien qu'ayant en moyenne de meilleures notes que les garçons en lycée, se dirigent moins vers des cursus jugés "difficiles".
    Bien souvent, rien que "vouloir", c'est "pouvoir".
    Et bien sûr, combattre les préjugés qui peuvent continuer à sévir et dressent cette fois de vraies barrières de mauvaise volonté, est tout aussi important.

    Sinon, je suis également d'accord pour dire que penser "L'immigration est nuisible" est une énorme connerie. C'est non seulement une source de richesse culturelle et économique, mais c'est aussi tout simplement indispensable. Vouloir s'en passer - l'immigration zéro chère à Le Pen et consorts- c'est se tirer une balle dans le pied.
    Mais je crois que dire "L'immigration c'est génial" est aussi une bêtise : l'immigration PEUT être géniale, si elle est gérée correctement et intelligemment.

    Car effectivement l'immigration est un moteur de la croissance : les Britanniques ne s'y sont pas trompés, eux qui sont bien plus laxistes que nous en terme d'accueil d'immimgrés, ou les Américains chez qui un créateur d'entreprise sur trois n'est pas né aux Etats-Unis... Mais vous ne parlez là que d'économie, ce qui d'ailleurs me surprend venant d'un homme de gauche (petite extrapolation de ma part, mais corrigez-moi si je me trompe)!
    A mon sens vous oubliez deux aspects primordiaux : sociaux et culturels (mais c'est probablement le sujet de votre prochain billet).

    Le social, car si effectivement du strict point de vue économique le gâteau est extensible à volonté, au moins dans le principe, ce n'est pas forcément le cas du gâteau qu'est notre système social. Car tous les immigrés qui entrent sur le territoire français (légalement, s'entend) ont du coup droit à un certain nombre d'aides financières, que ce soit le RMI, l'Aide Médiale d'Etat,etc. Et pour toutes les raisons que vous citez, ils sont plus enclins à avoir besoin de ces aides que la moyenne des français, augmentant d'autant la charge financière. Phénomène accentué par le fait qu'une partie de cette immigration (20% environ) est liée au regroupement familial, qui ne produit pas de richesse, au moins dans l'immédiat.
    C'est pour ça que à mon sens la politique de "quotas" est la meilleure pour permettre une immigration mieux tolérée, car permettant de la canaliser vers des secteurs qui en ont vraiment besoin et où ils auront donc du travail : gagnant-gagnant.

    Mais il ne faut pas oublier que notre besoin en immigrés dans certains secteurs est aussi lié à un problème français : ce ne sont pas les chômeurs français qui manquent, simplement personne ne se dirige vers les métiers en souffrance de main-d'oeuvre. La solution est aussi d'aider à canaliser les Français vers ces secteurs, en les revalorisant et en orientant mieux les élèves (mais là vous devez être plus expert que moi).

    Et le culturel : plus le nombre d'immigrants sera important, plus le risque de vie en autarcie et de repli communautaire sera important. Et là justement, l'exemple des Etats-Unis ou de l'Angleterre est aussi intéressant. Car si l'intégration économique a pu se faire, ce n'est pas forcément le cas au niveau culturel...
    Il faut pouvoir assimiler tous ces nouveaux arrivants, et les aider à s'intégrer dans le modèle français et à adopter ses valeurs. Ce qui n'a pas forcément été fait dans les années 70, où l'immigration s'est effectuée en masse et en entassant les gens dans des "ghettos". On voit le résultat...
    Il est important ici d'encadrer les conditions d'accueil sur le territoire, en s'assurant notamment de la capacité et de la volonté à s'intégrer.

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  7. Bonjour Elyas,

    Je ne vais répondre sur tout, car je pense encore écrire quelques billets sur ce sujet, et tu auras donc des éclaircissements sur mes autres positions prochainement.

    Juste pour préciser : pour moi, l'immigration n'a pas à être nuisible ou géniale. Elle est, tout simplement, et elle est inhérente au progrès et à la grande phase de mondialisation que nous vivons. Si cela pose des problèmes, il faut aborder le sujet comme n'importe quel autre, car la politique ne doit pas être le lieu des fantasmes, mais de la rationalité et de la logique.

    J'aborde l'aspect économique ici pour l'évacuer d'emblée, et couper l'herbe sous le pied de ceux qui estiment que l'immigration est un problème économique, un peu vers notre droite.

    Un point de désaccord, cependant. Je ne pense pas que l'immigration soit un problème social, car cette dépendance des systèmes sociaux devraient vite disparaître avec le temps. Or, elle se maintient, ce qui veut bien dire que, dans l'ensemble, notre système d'intégration des étrangers est grippé quelque part. J'en reparlerai effectivement.

    De gauche, moi ? Hummmm... ;)

    A bientôt,

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  8. Bonjour,

    Intéressant billet, mais j'attends la suite car effectivement, si l'immigration n'est pas un problème économique, c'est un problème culturel et politique.
    Cette immigration est un révélateur, celui de la grande exclusion qui hante encore bien trop nos esprits, exclusion grandement héritée de notre passé de colonisateur, et surtout exclusion devenue "tabou". C'est là tout le paradoxe.
    Je te propose la lecture de cet ancien billet que j'avais développé l'année dernière.

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  9. Je ne réagis pas trop au reste car je ne te contredirai pas sur des chiffres que j'apprends de toi, ni l'impact positif ou négatif de l'immigration sur notre économie.
    Je pense que l'immigration n'est pas à remettre en cause en tant que telle, mais qu'il faut la règlementer. Donc impact éco ou pas, peu importe, il est normal qu'après avoir absorbé les richesses du tiers monde en engraissant joyeusement les corrompus qu'on y a placé, on accepte l'immigration.
    Le tout est de ne pas fléchir sur les bases de notre république.
    Donc quand on parlera de comment faciliter l'intégration, règlementer l'immigration, je serai plus bavard.

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  10. @ Titophe : merci pour le lien, très intéressant, et pour le blog dans son ensemble. En voici un qui finit dans ma liste de lien.

    @ Manuel : Dont acte. J'y travaille, et je pense que je publierai le prochain billet demain.

    A bientôt,

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  11. Merci Mathieu! J'en fais de même.

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Laissez-moi vos doléances, et je verrai.

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